Le cafard

8.25, il a un sourire éclatant à la bouche, on croirait une pub pour un dentifrice qui sonne à ma porte. Il a une blouse grise, de celles que portaient les épiciers il y a encore quelques années, les derniers que j’ai vus habillés comme ça sont ceux originaires de l’île de Djerba. Il y en avait un dans ma rue, juste à côté du relieur qui a fait le titre d’un roman de Simenon( ?) et tous les deux, le relieur comme l’épicier, ont disparu, rachetés par des mini market et autres agences immobilières.

Cet homme qui sonne chez moi est jeune, d’origine maghrébine certainement et il a un accent de titi parisien à couper au couteau comme on n’en fait plus aussi depuis longtemps. Il tient une sorte de clystère à la main et me demande si j’ai des cafards. Je lui fais répéter parce que côté cafard, je n’en manque pas mais non, lui, ce sont les cafards au pluriel qui l’intéressent. Je lui dis que non, cafards au pluriel, je n’en ai pas. Il a l’air déçu, son sourire se flétrit et il me dit que mes voisins eux, en ont, comme si ça leur octroyait une supériorité sur moi. Ça m’ennuie, surtout pour lui, j’aurais voulu lui faire plaisir et j’hésite quelques secondes à mentir tellement ce garçon a l’air sympathique. Il précise alors que c’est surtout dans l’immeuble jumeau du mien, qui est entièrement sur cour que les gens s’en plaignent.

Je m’intéresse, je dis : ah ?! Il demande s’il y a eu beaucoup de déménagements dans l’autre immeuble. A vrai dire je n’en sais rien mais je réponds que oui, il y en a beaucoup. « Ah, voilà c’est ça », dit-il satisfait. « Ils ont amené les cafards avec eux ». Il ajoute : « et pour peu qu’ils aient essayé de les tuer, ils ont proliféré, les premiers ont cané, (c’est son mot « cané ») mais le cafard, il est pas con et comme en plus de ça l’odeur de la bombe l’empêche de retourner chez lui, alors il tourne en rond puis il finit par se lasser et quand on le cherche, c’est trop tard, il s’est déjà tiré chez le voisin. Cette fois, il dit bien « le » cafard, il généralise à toute l’espèce, preuve qu’il connaît son affaire et qu’en matière de cafard, on ne trouvera jamais mieux que lui, je le note dans un coin de ma tête. « Il faut pas le tuer, le cafard, c’est le pire à faire, il faut nous appeler », conclue-t-il. Puis, armé de son clystère, comme, enfant, il devait s’identifier à des héros armés d’un pistolet laser, il me demande où se trouvent la cuisine et la salle de bains et tel, un « ghost buster », il fonce accomplir la mission qui lui incombe. Sauver l’humanité du cafard qui la menace, existe-t-il plus belle vocation que celle-là ?

Quand il part, une fois sa tâche accomplie, toujours chaleureux et souriant, j’en suis presque à chercher la caméra qui a tourné la scène mais surtout je me demande qui me l’a envoyé à ce moment précis de ma vie.

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